2/5 Giulio Cuccodoro recense des coléoptères

Giulio Cuccodoro © Olivier Born
 

Quand on écoute Giulio Cuccodoro parler de ses aventures en Inde, difficile de ne pas penser à Indiana Jones. «En 2004, je suis parti dans l’Etat d’Assam, au nord du pays, pour une campagne entomologique avec des collègues coléoptérologues américains. Notre but était d’étudier la microfaune de l’humus forestier, en particulier des coléoptères de la famille des Staphylinidae dont la taille est comprise entre 1 et 4 millimètres. Nous avons effectué en un mois la traversée des monts du Meghalaya, sorte de Préalpes himalayennes anciennement couvertes de forêts et assez difficiles d’accès.» Le dernier jour de leur périple, les scientifiques découvrent une magnifique forêt s’étendant au pied du Mont-Borail. «C’était la plus belle de toutes celles que nous avions vues jusque-là, se souvient Giulio Cuccodoro. Malheureusement, nous avons dû partir sans pouvoir y prélever des échantillons.»

Avec les populations tribales
Habité par le souvenir de cette forêt fabuleuse, Giulio Cuccodoro monte une nouvelle expédition l’année suivante. «Le Muséum de Genève est un pôle d’excellence mondial en matière d’étude de la faune de la litière forestière, précise le coléoptérologue. Nous utilisons une technique spéciale de tamisage mécanique qui permet de travailler dans des zones habituellement inaccessibles, sans avoir besoin d’électricité. Ces cinquante dernières années, le muséum a ainsi pu constituer une des plus importantes collections du monde de coléoptères humicoles d’Afrique et d’Asie.» Si la plupart des recoins de ces continents ont fait l’objet d’explorations, il reste cependant quelques «trous». «L’un d’entre eux est justement le nord-est de l’Inde, d’où l’intérêt de s’y rendre, malgré la distance.»

En compagnie d’un doctorant italien, Giulio Cuccodoro reprend donc le long chemin menant au Mont-Borail. «Après deux jours de voyage, j’ai débarqué dans le village tribal de Notun Leikul, qui compte une cinquantaine de familles vivant pratiquement en autarcie. Hormis quelques missionnaires venus évangéliser la population kuki, convertie au protestantisme par les Anglais du temps de la colonisation, j’étais le seul Blanc à venir leur rendre visite.» Giulio Cuccodoro demande à des chasseurs de l’emmener au sommet de la montagne dominant le village. Il passe alors trois jours à collecter des coléoptères sur le Mont-Borail, où il établit un campement de fortune.

Un labo en forêt
Le produit de cette récolte s’avère très intéressant. Le coléoptérologue monte donc une seconde expédition en 2006 pour approfondir ses travaux. «J’ai demandé aux villageois, avec qui j’avais noué de très bons contacts, de m’aider à construire un petit laboratoire au sommet de la montagne, qui me servait aussi de cabane. J’y ai passé deux semaines et demie.» Durant son séjour, il observe avec étonnement monter de tous les côtés de la montagne des habitants des vallées voisines, venus pour un grand rassemblement religieux. «En l’espace d’un jour, je les ai vus bâtir une église en bois capable d’accueillir 400 fidèles, qui communient ensemble au travers d’un jeûne de vingt-quatre heures mêlant prières calvinistes presbytériennes et chants gospels indiens.» A la fin de la cérémonie, Giulio Cuccodoro constate avec effarement qu’aucun déchet n’est ramené au village. La structure ayant abrité la fête est laissée à l’abandon. «Autrefois, les locaux n’utilisaient que des emballages naturels faits de feuilles qu’ils avaient l’habitude de jeter par terre après utilisation. Le plastique qui les a remplacés n’était pas biodégradable, mais ils ont continué à le jeter quand même, sans penser aux conséquences que cela pouvait avoir pour la microfaune et pour la forêt en général.»

Tensions politiques
De crainte de voir ce riche écosystème s’appauvrir, le Genevois entreprend de convaincre les locaux de la nécessité de préserver leur patrimoine naturel. «Même s’ils rêvaient de développement, les habitants de la région étaient déjà sensibles à la conservation de la nature. J’ai tenté d’expliquer au président du village ce que voulait dire le développement durable et à quel point il était important de préserver une biodiversité comptant parmi ses représentants des ours, des tigres, des panthères et des singes. Il a accepté de faire installer des poubelles au sommet de la montagne et promis d’appuyer mon message auprès des locaux.»

Heureux de l’avancée de son projet, Giulio Cuccodoro rentre en Suisse, en rêvant de faire plus pour la région que ses simples campagnes scientifiques. En 2008, il est à nouveau à Notun Leikul, auprès de ses amis de l’ethnie kuki. «J’ai compris à ce moment que le refuge que nous avions construit au sommet du Mont-Borail pouvait être le prétexte d’une guerre entre les différentes tribus. Je l’ai donc rapidement démonté.»

Lors de cette dernière campagne, le coléoptérologue fait une récolte d’insectes exceptionnelle, passant dix jours en montagne avec des bûcherons, dont il partage le campement et la nourriture. «L’Inde a commencé à réglementer sévèrement les projets scientifiques liés à la faune après avoir longtemps ignoré toutes les espèces dont la taille était inférieure à 1 centimètre, comme mes coléoptères. Comme il n’était pas possible d’obtenir une autorisation officielle pour les collectes, j’ai dû à regret me résoudre à arrêter. Depuis, je n’ai plus de contacts, car les Kuki n’ont ni le téléphone ni Internet. J’espère simplement avoir réussi à planter chez mes amis la graine d’une plus grande conscience écologique.»

Alexander Zelenka

Terre&Nature, le 2 février 2012

+ D’INFOS

Muséum d’histoire naturelle de Genève: www.ville-ge.ch/mhng.

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Staphylin megarthrus (Coleoptera Staphylinidae)

Habitat: Coléoptères de la famille des Staphylinidae, les megarthrus comptent 150 espèces dans le monde entier et au moins autant restent à décrire. Sous les tropiques, ils vivent dans la litière forestière, au-dessus de 1500 m d’altitude.
Taille: Entre 1 et 4 millimètres de longueur.
Régime alimentaire: Micro-organismes de la matière en décomposition.
Longévité: Environ 1 an.
Reproduction: L’accouplement dure plusieurs heures. La femelle ne pond que 1 ou 2 gros œufs à la fois.
Principales menaces: La destruction des forêts tropicales de montagne, où vivent plus de 90% des espèces de megarthrus

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