2/4 Le roi du maté, l’aristocrate genevois Eduardo de Coulon

Eduardo de Coulon © Pierre Bratschi
 

«Lorsque Michel de Haller, mon grand-père, est arrivé de Genève dans les années 1930, le maté était encore cueilli manuellement dans la forêt vierge. Avec d’autres colons venus de Suisse romande, puis plus tard de Suisse alémanique, ils ont réussi à en industrialiser la production.» Eduardo de Coulon, le petit-fils, retrace, non sans admiration, les premiers balbutiements d’une industrie qui allaient propulser le maté au rang de boisson nationale. Le maté est la feuille d’un arbre de deux à trois mètres de haut. Elle se sèche et se concasse pour être préparée en infusion dans un petit récipient en bois que l’on boit la plupart du temps à plusieurs et à chacun son tour. Le maté joue le rôle de lien social par excellence des Argentins. Nonante-huit pour cent des ménages argentins en possèdent au moins un paquet, à tel point qu’il est considéré comme produit de première nécessité par le gouvernement. «Je suis né en Argentine, mais j’ai toujours eu des liens très forts avec la Suisse», explique Eduardo, dont un frère vit à Genève, dans un français teinté d’accent hispanique. Un français que ses parents lui ont toujours parlé et qu’il a pratiqué lorsque, à la fin de ses études d’agronomie, il est parti travailler pour Ciba-Geigy à Fribourg. «J’aurais pu rester», assure Eduardo qui a tout de même fini par suivre les traces de son père et de son grand-père sur le chemin du maté.

Eduardo de Coulon vit avec sa famille au milieu de la campagne, dans une maison qui ferait pâlir d’envie n’importe quel Européen en quête d’espace. Au milieu de sa propriété de 600 hectares, il cultive le maté, élève des vaches et fait pousser des pins. «C’est vrai que ça peut paraître immense, mais, pour l’Argentine, c’est une petite exploitation», indique Eduardo de Coulon, qui a encore le souvenir de la taille des exploitations agricoles suisses. Il possède même 120 hectares de forêt vierge. «Je n’ai pas le droit d’y toucher, elle est protégée. Une loi vient d’être votée pour tenter de freiner la déforestation dans le pays. Ça ne me gêne pas, au contraire.» Le cultivateur est en effet un partisan du développement durable, il a d’ailleurs reçu à ce titre le Prix du meilleur éleveur, un prix décerné par le grand journal de la capitale La Nacion et la banque Galicia.

Un sécateur miracle
Une des caractéristiques des Suisses qui s’installent dans un pays où trop souvent le «pourquoi changer si ça marche» est de rigueur, est qu’ils cherchent toujours à faire mieux. Eduardo de Coulon ne faillit pas à la tradition. «Mes employés travaillent trois fois plus vite que les autres dans la récolte du maté», sourit-il fièrement. Le secret, un sécateur électronique importé de France. Comme personne ne s’y intéressait, Eduardo de Coulon a monté une petite entreprise d’importation et de service après-vente pour ces ciseaux électroniques. L’année dernière, il en a vendu deux cents.

Mais l’importateur ne s’arrête pas là: le prix du maté connaissant des hauts et des bas, il a en effet diversifié ses productions et investi dans l’élevage et la sylviculture intégrée. En plantant une herbe spéciale sous ses pins, Eduardo de Coulon offre à ses 800 vaches un milieu ombragé particulièrement apprécié en été. L’espace entre les pins est plus grand que de coutume, il permet ainsi aux vaches de se promener et aux arbres de pousser plus vite. La sciure des pins est mélangée aux déjections des vaches pour produire 2000 tonnes de compost par an. «Ainsi, l’herbe pousse mieux et j’utilise beaucoup moins d’engrais chimique.» Toujours cette quête bien helvétique de l’efficacité et du travail bien fait.

«C’est vrai qu’on peut se sentir isolé ici, le village est à plus de cinq kilomètres et la première ville à cent kilomètres, concède Eduardo de Coulon. Si l’on veut faire partie intégrante de la société, il faut faire abstraction des distances, on ne peut pas raisonner comme en Suisse où le moindre kilomètre pose problème.» Eduardo de Coulon et sa femme Maria Martha ont deux enfants adolescents qu’ils doivent amener tous les jours au bus scolaire. «C’est une question d’organisation», assure Maria Martha.

Si Eduardo de Coulon travaille beaucoup, il n'en oublie pas pour autant sa famille. «Un de mes plus grands plaisirs est de dépenser mon argent en voyage avec ma femme et mes enfants.» Comme par exemple ce voyage de 4000 kilomètres en voiture pour aller skier une semaine dans les Andes. Le travail, la famille et le ski, Eduardo de Coulon ne pourra jamais renier ses origines.

Pierre Bratschi

Terre&Nature, le 29 janvier 2012
 

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Un domaine de 600 hectares

L’exploitation d’Eduardo de Coulon est située à 6 kilomètres de Jardin America, un gros bourg de la province de Misiones qui se trouve entre la capitale Posadas et les célèbres chutes de l’Iguazu, au nord-est de l’Argentine. Elle compte 650 hectares, divisés en trois domaines distincts: 150 pour le maté, 200 pour l’élevage et 300 dédiés à la forêt, dont 120 de forêt vierge protégée. Eduardo est membre de la coopérative Piporé fondée dans les années 1930 par les pionniers suisses. Piporé produit 18 000 tonnes de maté par an, ce qui en fait le cinquième producteur de maté de l’Argentine. Le goût de la Piporé est assez spécial et est très prisé des Syriens et des Libanais, qui achètent environ la moitié de la production. On peut même en trouver en Suisse, qui en importe 5 tonnes par an. Le maté ne pousse que dans cette région entre l’Argentine et le Paraguay, qui jouit d’un climat particulier. «Un climat idéal, il fait chaud, il pleut deux mille millimètres par année, si on soigne la terre, tout pousse», assure Eduardo de Coulon.
 
 
Séchoir à feuilles de maté. Les feuilles restent une minute dans le tambour, qui est porté à haute température.

Le maté est servi en infusion et bu dans dans une calebasse grâce à un tube métallique qui sert aussi de filtre, la bombilla.

 
© Photos Pierre Bratschi

 

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