4/4 Le Genevois qui possède 75 000 hectares en Patagonie

Guy Vuarambon © Pierre Bratschi
 

«Je n’avais pas fini mes études et je savais déjà que j’allais quitter la Suisse», raconte Guy Vuarambon en essayant de se frayer un chemin sur la piste qui traverse sa propriété. «Et, en cinquante ans, je n’ai jamais regretté cette décision», ajoute sans hésiter l’estanciero. Estanciero, un mot qui fait rêver bien des Occidentaux en mal d’espace, un mot synonyme des étendues sans fin de l’Argentine. L’estancia de Don Guido, comme on l’appelle là-bas, couvre une superficie de 75 000 hectares, soit trois fois la surface de son canton de Genève natal.

En 1961, l’ingénieur fraîchement diplômé de ce qui était alors encore l’EPUL (Ecole polytechnique de l’Université de Lausanne), fait son sac et s’embarque pour l’Argentine. «Pour moi, la Suisse et l’Europe étaient trop étriquées, j’avais le sentiment que tout était fait et que ma place était ailleurs.» Même ses professeurs qui viennent lui offrir du travail à la sortie des études ne le convaincront pas de rester. Guy a 23 ans et il travaille d’abord comme employé dans une des plus grandes estancias du pays. «Je ne faisais pas la différence entre un cheval et une vache», se souvient le fringant septuagénaire qui allait devoir tout apprendre du métier de gaucho.

Après avoir travaillé sept ans dans les estancias de la Patagonie comme employé, Guy Vuarambon convainc son père, pharmacien à Genève, d’investir dans la terre. En 1968, ils achètent l’estancia Santa Teresita, une maison rudimentaire, un domaine immense et 20 000 moutons situés à une quinzaine de kilomètres de Piedra Del Aguila, un petit village perdu au milieu de la Patagonie. Pas si perdu pourtant, puisque à 200 kilomètres se trouve la station de ski de Bariloche que fréquente régulièrement Guy, comme en témoignent les skis appuyés à l’entrée de la maison. Difficile de nier ses origines. «En m’installant ici, j’ai renoncé à beaucoup de choses, mais le ski je n’ai pas pu.» Guy a effectivement dû rompre avec une vie citadine plutôt confortable pour embrasser une réalité plus austère. Pas d’électricité, pas de téléphone, pas de chauffage, les petits-déjeuners se prenant la plupart du temps emmitouflé dans une canadienne et coiffé d’un bonnet, la seule incursion du modernisme dans la maison étant une radio à piles. «Ce qui a radicalement changé notre vie ici, c’est l’arrivée du téléphone portable et de la jeep», raconte Guido, en essayant de déchiffrer derrière ses lorgnons les chiffres minuscules de son natel.

Des moutons aux bovins
Au fil du temps, l’estanciero se rend compte que l’élevage de moutons, bien qu’étant la tradition en Patagonie, n’est pas la meilleure solution. Les vols de moutons sont monnaie courante alors que pumas et renards déciment régulièrement son troupeau. Au milieu des années 1990, Guy opte pour des bovins. Il croise la race anglaise hereford avec le zébu pour la rendre apte à supporter l’aridité et le climat de la région. Et ça marche! Il élève aujourd’hui 2000 têtes de bétail. «L’Argentine est un pays sous-développé certes, mais si on est capable d’oublier notre mentalité helvétique et de s’adapter à son fonctionnement anarchique, désorganisé et bureaucratique, alors tout est possible», explique Guy. Il admet cependant que les valeurs suisses de travail bien fait représentent un atout dans ce pays de l’approximatif.

Du théâtre dans la pampa
Veaux, vaches et moutons n’ont toutefois pas supprimé toute envie de culture chez ce Genevois à l’accent encore marqué. Quatre ans de théâtre et dix de violoncelle au Conservatoire de Genève lui ont donné le goût de la scène. Avec des amis de la région, la maîtresse d’école, le médecin du village ou encore le technicien du barrage, il a fondé une troupe de théâtre qui se produit une fois par mois dans la salle de spectacle de Piedra del Aguila. «On a même joué du Sartre, ça me change des vaches et de la poussière», sourit Guy, qui travaille un texte de l’écrivain argentin Ramon Maria del Valle-Inclan pour le nouveau spectacle.

Bien que propriétaire, Guy ne se considère pas riche et le mot retraite est absent de son vocabulaire. Il continue à travailler tous les jours. «C’est un style de vie, plus qu’un travail. J’aime la solitude, l’espace et la vie de l’estancia. C’est un choix que j’ai fait et pour rien au monde je ne reviendrais en arrière.»

Texte et photos de Pierre Bratschi

Terre&Nature, le 9 février 2012

Guy Vuarambon et son petit-fils Simon.

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Une période plutôt faste pour l’élevage

L’estancia Santa Teresita est située à 1450 kilomètres au sud-ouest de la capitale argentine Buenos Aires. L’aridité de la Patagonie – il n’y pleut quasiment jamais – fait que seules d’immenses étendues peuvent assurer assez de nourriture aux animaux. Les éleveurs comptent en effet 4 hectares par mouton et 40 par vache pour leur permettre de vivre. Rien à voir avec la pampa humide où 5 hectares suffisent pour alimenter une vache. Guy Vuarambon produit quelque 1000 veaux par an qu’il vend lorsqu’ils atteignent environ 150 kilos. «Je ne m’occupe pas de les engraisser, c’est un autre métier», explique l’éleveur genevois qui possède vingt taureaux. Les vaches ne sont donc pas inséminées artificiellement à Santa Teresita. Aujourd’hui, sept personnes sont nécessaires pour faire fonctionner l’estancia, alors qu’il en fallait vingt au temps des moutons. Le rassemblement des troupeaux et la surveillance de l’estancia se font à cheval – il y en a cent cinquante – mais les 4x4 permettent les déplacements rapides du personnel d’un point à un autre du domaine. Le Genevois ne souffre pas trop des soubresauts économiques qui secouent régulièrement la capitale. Guy Vuarambon admet même vivre depuis quelque temps une période plutôt faste. En effet, le prix du bœuf, qui traditionnellement a toujours tourné autour des 50 centimes de dollar par kilo, se situe aujourd’hui près des 3 dollars par kilo.

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